Inside Brain Artist – Silvère Jarrosson #2

Inside Brain Artist, la rubrique du blog qui révèle ce qu’est le travail au quotidien d’un artiste, sa condition, sa manière de créer, innover, inventer, … En somme, des questions essentielles qui n’apparaissent jamais ou alors très peu sur la blogosphère. Art Design Tendance a la modeste ambition d’en parler directement avec les intéressés. Ici, le peintre Silvère Jarrosson évoque son art dans le 2ème volet et dernier volet de mon interview. La 1ère partie est à découvrir ici.

Silvère Jarrosson, No man's land (4), acrylique sur toile, 70x50 cm, 2015

Silvère Jarrosson, No man’s land (4), acrylique sur toile, 70×50 cm, 2015

Art Design Tendance : Qu’est-ce qui te motive le plus dans ton art ? Le processus et l’acte de créer ? La naissance de l’idée ? Ou le résultat final ?

Silvère Jarrosson : Le résultat final est évidemment ce pourquoi je travaille. C’est mon boulot, un artiste ça crée des œuvres. Mais l’acte de peindre est de loin ce que je préfère. Et la naissance de l’idée est ce qui m’intéresse le plus, puisque c’est un processus que je ne comprends pas.

A.D.T. : L’art a des siècles de création et de réalisations derrière lui. Est-ce que tu te poses la question de savoir si ce que tu peins apporte quelque chose de nouveau ? Ressens-tu cette peur de réaliser quelque chose qui a déjà été fait avant ?

S.J. : Bien sûr que je me pose cette question. Et tous les artistes se la posent ! Même les scientifiques se demandent parfois s’il leur reste encore quelque chose à découvrir, ou si toutes les grandes lois de l’univers n’ont pas été découvertes avant eux. S’il est naturel d’avoir ce type d’interrogations, il faut tout de même se rendre à l’évidence : il n’existe pas un certain nombre fini d’œuvres d’art à créer que l’on risquerait d’épuiser. L’histoire de l’art ne montre aucun signe d’essoufflement, on assiste au contraire à une accélération et une diversification sans précédents de la création artistique, que je crois être le reflet du renouvellement permanent des sociétés.

De plus, je crois que la peur de faire quelque chose de « déjà fait » correspond à une vision erronée de l’art : un bon artiste, ça n’est pas quelqu’un qui trouve de bonnes idées auxquelles personne n’avait pensé avant. Un bon artiste est avant tout quelqu’un qui travaille dans un esprit et une démarche intéressante et qui peut apporter quelque chose à la société. Quand bien même je ne serais pas le premier à avoir adopté la démarche artistique qui est la mienne, cela ne nuirait pas à la qualité de mon travail et ne m’empêcherait pas de donner naissance à des œuvres nouvelles.

A.D.T. : Comment prépares-tu une exposition ?

S.J. : Une fois les oeuvres peintes, la préparation d’une exposition revient à donner une cohérence à un ensemble d’œuvres que je sélectionne autour d’un thème ou d’une idée (que je prends généralement la peine de clarifier par écrit). Je travaille par périodes et par thématiques, si bien qu’une exposition correspond pour moi généralement à une période de travail.

A.D.T. : L’art, selon toi, est-il une pratique qui a plus de considération dans d’autres pays ? Ou peut-on dire que la France est un pays privilégié pour qui veut avoir une carrière artistique ?

S.J. : Historiquement, la France a été très privilégiée sur le plan culturel, ce qui en fait un pays envié par beaucoup d’artistes à travers le monde. Paris a longtemps été la capitale mondiale de l’art, habitée au moins depuis la Renaissance par une succession d’artistes ayant marqué l’Histoire. Quel peintre impressionniste, quel danseur classique, quel surréaliste n’est pas passé par Paris ? Au-delà de cet héritage historique (valable aussi bien en peinture qu’en littérature, en danse, en sculpture ou dans toute autre pratique artistique), j’ai pris conscience en voyageant dans les pays du Tiers-Monde, que la reconnaissance de l’art, son enseignement et son financement qui nous semblent naturels en France, sont très loin d’être acquis dans la majorité des pays du globe.

Pour autant, la France n’est plus une destination phare du marché de l’art contemporain, ce qui a considérablement terni son image de leader de la scène artistique. De nouvelles destinations émergent où le marché de l’art bat son plein et où il fait bon vivre pour les artistes.

A.D.T. : De quels préjugés les artistes peuvent-ils être les victimes ?

S.J. : Je ressens deux types de préjugés qui peuvent parfois peser sur les artistes. D’un côté, je constate que les artistes sont parfois considérés comme « à côté de leurs pompes », peu pragmatiques et vivant dans leur petit univers qu’ils sont les seuls à comprendre. Nul besoin de préciser que cette image de l’artiste inactif et « perché » est abusive, et n’est que le reflet de l’idée que certains se font de l’art.

À l’inverse, il existe aussi une image sur-valorisée de l’artiste, considéré comme un être à part ayant la mystérieuse faculté de créer, ce qui le rendrait par nature incompréhensible et supérieur. Cette vision des choses n’est pas plus valable que la précédente, mais je la crois hélas révélatrice de l’écart qui se creuse entre le grand public et l’art contemporain, réfugié dans une tour dorée de concepts et de références culturelles qui semblent inaccessibles au plus grand nombre.

A.D.T. : Quelles difficultés rencontre-t-on en tant que jeune artiste ?

S.J. : Les carrières artistiques ne sont pas les plus faciles. Je trouve que la reconnaissance des jeunes artistes est souvent très lente, ce qui est légitime (on ne s’invente pas artiste du jour au lendemain) mais maintient durablement des artistes de grands talents dans des situations parfois précaires. Il n’est pas impératif d’avoir quarante ans de carrière derrière soi pour être un artiste intéressant, mais le système compétitif fait de la longévité le premier critère de reconnaissance.

D’autant que cette compétition est féroce entre les plus jeunes artistes qui sont particulièrement nombreux, comparés au nombre limité de places dans les galeries, les collections ou les institutions. Cette concurrence pousse chacun à vouloir se surpasser, ce qui est une bonne chose, mais incite aussi certains artistes à basculer dans la provocation gratuite, la réalisation d’œuvres choquantes ou simplement amusantes qui font facilement parler d’eux malgré leur qualité artistique souvent discutable. Je crois que le plus difficile est de rester durablement attaché à ce que l’on fait, malgré les difficultés du quotidien et l’incertitude future, sans abandonner ni se laisser détourner vers la facilité.

A.D.T. : L’artiste doit-il avoir, selon toi, une fonction dans notre société ? Ou au contraire peut-il maintenir un parcours exclusivement personnel ?

S.J. : Bien sûr, l’art et les artistes doivent absolument avoir un rôle social (il serait d’ailleurs illusoire de penser que ce qu’ils créent est déconnecté de la société dans laquelle ils vivent). Si pragmatique et matérialiste que puisse-être le monde actuel, il est essentiel de ne pas juger l’art comme « inutile », sous prétexte qu’il n’apporte pas de solutions pratiques immédiates à un quelconque problème. Un artiste n’est pas une entreprise, il ne faut pas exiger de lui une utilité immédiate ou une « rentabilité » quelconque. Lui donner la parole à travers son art suffit.

Je crois que l’art, si on lui donne la place et les moyens qu’il mérite, peut être la pierre angulaire d’une société humaniste, en permettant un éveil des consciences, le développement personnel de chacun, en participant à l’éducation et en assurant une forme de liberté d’expression. Autant d’éléments dont la société ne peut se passer et qui ne seront jamais suffisamment défendus. Qui peut dire qu’Ai Weiwei n’a aucun rôle dans la société chinoise ? De même, dans le nord de l’Inde, le gouvernement indien a mis en place un programme d’éveil à l’art pour les adolescents (auquel j’ai pu participer bénévolement le mois dernier). L’objectif est de les tenir éloigné de la drogue (fléau de ces régions montagneuses reculées) en leur fournissant des pistes de développement personnel alternatives. Je crois que le rôle joué indirectement par l’art dans les sociétés est énorme et souffre encore d’une trop faible reconnaissance.

A.D.T. : Silvère, merci pour ces réponses franches et le temps que vous aviez bien voulu me consacrer !

Silvère Jarrosson,  Détails, acrylique sur toile, 2016

Silvère Jarrosson, Détails, acrylique sur toile, 2016

→ Le site de Silvère Jarrosson : www.silvere-jarrosson.com

Silvère Jarrosson est représenté par les galeries suivantes :

Life Gallery (New-York)

Galerie Hors-Champs (Paris)

Blanc Art Gallery (Macao)

Exposition à venir :

♦ 70e édition du Salon des Réalités Nouvelles, du 16 au 23 octobre au Parc floral de la porte de Vincennes

F.B.

Auteur: François BOUTARD

L'auteur de ce blog : déjà surnommé le "Jean-Pierre Coffe du rock" a décidé de vulgariser et faire connaître une autre de ses passions : l'art contemporain et le design. Community Manager et Rédacteur Web, il aime créer du contenu intelligible qui donne du sens à tous ceux qui veulent découvrir et se familiariser avec l'art contemporain et le design.

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