La céramique dans tous ses états #2

Suite de mon interview avec Claire Arnaud, galeriste à Lyon. Claire propose une sélection de céramistes chevronnés. Sa passion pour la céramique m’a conduit à lui poser une série de question sur cet artisanat d’art insuffisamment reconnu en France.

Si vous raté le début de l’interview, c’est ici.

Céramique de Brigitte Papazian, présentée à la Galerie Atelier 28

Céramique de Brigitte Papazian, présentée à la Galerie Atelier 28


Art Design Tendance : Peux-tu expliquer pour les lecteurs du blog les différents types de céramiques que l’on rencontre ?

Claire Arnaud  : Au départ on part de la terre. La faïence est une terre cuite à base d’argile, soit rouge soit blanc et qui est majoritairement utilisée pour les pièces utilitaires. C’est une terre facile à tourner, on en fait des bols et des plats. Ce sont pour la plupart des pièces émaillées, c’est-à-dire qu’elles vont au four ou lave-vaisselle sans problème. La porcelaine est produite par cuisson à partir du kaolin. Elle est plus difficile à tourner. Elle est majoritairement utilisée dans les arts de la table. .

Ensuite, nous avons des céramiques en grès, avec une grande variété de pièces, plus ou moins chamottées.


A.D.T. : Ah un terme que je ne connais pas, chamottées ? Qu’est-ce que cela signifie ?

C.A. : Cela signifie qu’une pièce peut être plus ou moins granuleuse – La chamotte, ou tesson broyé, est une argile brute cuite à une température de 1300 – 1 400 °C. Elle est justement broyée et tamisée pour contrôler la granulométrie des grains obtenus.

La faïence est toujours lisse, le grès peut-être chamotté, un peu, beaucoup ou pas du tout selon l’aspect que le céramiste souhaite donner à sa pièce.

Enfin, l’aspect final de la pièce va dépendre du mode de cuisson choisi. Le céramiste peut utiliser de l’engobe – terre naturelle argileuse- pour modifier la couleur naturelle de sa pièce.


A.D.T. : Peux-tu nous les énumérer ?

C.A. : Il y a la cuisson au gaz, la cuisson électrique et la cuisson au bois. Puis la cuisson se fait en oxydation ou en réduction. En général, les pièces sont cuites une première fois et deviennent « biscuitées ».  Une fois dans cet état, on peut soit décider de les laisser brutes – mais elles sont alors poreuses-, soit y apposer des émaux.

L’email, comme le dit Micheline Eschenbrenner – artiste exposée à la galerie – est passé de mode. Depuis les années 90, on assiste à un retour de pièces massives, brutes, à l’opposé de bols émaillés en céramique, plutôt fins ! Pour autant, beaucoup de céramistes adorent travailler l’émail et trouvent un grand plaisir à développer leur technique.


A.D.T. : C’est-à-dire ?

C.A. : De grands céramistes, comme par exemple Frère Daniel de Montmollin – en collection permanente à la galerie – peuvent passer des années pour obtenir une pièce émaillée parfaite ! Ce sont véritablement des alchimistes de la poterie qui haussent leur savoir-faire à un très haut niveau de technicité. C’est leur recherche du graal, la pièce parfaite…


A.D.T. : Justement, Frère Daniel de Montmollin a même écrit des ouvrages sur les techniques de cuisson – de la chimie appliquée, livres consultables à la galerie – qui font référence dans le milieu de la céramique.  Existe-t-il au contraire des céramistes qui sont dans une démarche d’expérimentation et laissent faire le hasard de la cuisson ?

C.A. : Oui bien sûr. Mais il faut savoir que le travail sur l’émail est très difficile à maîtriser et qu’il nécessite donc une grande rigueur.  Les dosages chimiques se jouent au gramme près pour des résultats très différents !

Justement, ce qui reste mystérieux et passionnant c’est l’aléa de la cuisson et du feu.  Comme moi, 99% des céramistes aiment cet instant de la sortie du four où les pièces se découvrent pour des résultats inattendus ! C’est une magie qui opère. Encore une fois, les asiatiques sont culturellement proches de cette notion d’aléa. Au Japon, le raku qui est la technique traditionnelle d’émaillage pour fabriquer des bols intègre complètement cette notion de lâcher-prise et de heureux hasard.  C’est accepter l’imperfection, de ne pas avoir la main sur tout… Plus qu’une technique, c’est une philosophie propre aux japonais.

Néanmoins, tous les céramistes ne travaillent pas ainsi, ce qui fait la richesse de la céramique.

Je fais là un développement propre dans l’interview. J’ai assisté à la galerie à une cérémonie du thé. Tom Charbit, présent à ce moment- là, est céramiste. Il s’inspire en grande partie de la tradition ancestrale japonaise pour réaliser ses bols. Il explique ainsi très bien que l’art de la céramique japonaise réside dans le savant dosage entre le contrôle et le laisser-aller. Ainsi, quand on tourne une pièce déjà belle, plus on la tourne moins elle sera réussie ! Il y a une attention particulière portée à l’aléa de la nature, l’imperfection. Une pièce cassée et réparée, si elle sert encore peut acquérir une grande valeur. Selon Tom Charbit, les japonais ont importé dans la céramique une toute autre approche esthétique des choses, au plus près de la nature. Un peu comme les premiers artistes abstraits qui ont révolutionné en leur temps l’art de leur époque.


A.D.T. : Justement, le céramiste a-t-il moyen de voir l’état de l’évolution de sa pièce lorsqu’elle cuit dans le four ?

C.A. : Non, il ne le voit pas. Ils peuvent seulement surveiller les températures de cuisson. Le défournement est un moment exceptionnel pour un céramiste, c’est l’instant de vérité ! A la Borne, haut lieu de la céramique en France – Centre de céramique contemporaine de la Borne (18 – Cher) – la cuisson se fait au feu de bois dans des énormes fours de 7 m3 ! Ils mettent dans une fournée des pièces qui représentent l’équivalent de la moitié d’une année de travail ; et ils passent 3-4 jours d’affilée à se relayer 24h/24 pour alimenter et surveiller la cuisson. Tu comprends donc  la magie de l’instant de la sortie du four. Certaines pièces sont cassées, ratées, d’autres au contraire sont sublimées ! Le meilleur côtoie le pire mais c’est évidemment stressant.

Souvent il arrive qu’à la sortie du four seulement 1/3 des pièces soient exploitables ce qui permet de comprendre les soucis de rentabilité et donc de coûts de production auxquels sont confrontés les céramistes. C’est donc un travail long et ingrat mais à la fois passionnant.


A.D.T. : Quand le céramiste souhaite travailler sur la couleur de sa pièce, comment cela s’y prend-il ?

C.A. : C’est un travail sur l’émail aussi. Le mode opératoire est le suivant : le céramiste fait un tas de petits essais à la cuisson sur des tessons – pièces d’argile – pour voir la couleur à la sortie. Puis, en fonction de ce qu’il souhaite obtenir, il se transforme en alchimiste pour mélanger les émaux et ainsi obtenir la couleur souhaitée. Le terme d’alchimiste représente bien cette idée.

C’est un travail précis, chaque tesson est  noté avec sa formule chimique. Par exemple, Andoche Praudel  – céramiste de renommée mondiale – que j’ai exposé à la galerie et qui vend beaucoup au Japon notamment, a trouvé un minerai de couleur bleu sur lequel il a fait de nombreux essais jusqu’à trouver la teinte parfaite ! C’est un travail de recherche à part entière.

Frère Daniel de Montmollin est un passionné de ce type de travail. Il recherche dans la nature ces composants et fait même des essais à partir d’ossements de bêtes ! Les céramistes utilisent les cendres végétales de tel arbre ou tel feuillage pour réaliser leurs assemblages à base de poudre. On est dans le minéral et le végétal. C’est un exemple de céramiste beaucoup plus captivé par le travail sur l’émail que sur la forme. D’ailleurs, il se définit lui-même comme potier. Je dirais que c’est un potier-émailleur.

Claire me montre alors différentes pièces, certaines émaillées avec une couche brillante. L’émail propose un champ d’action très large au céramiste pour composer ses pièces. Il est possible par exemple de superposer plusieurs couches d’émail. Le champ des possibles est infini…


A suivre…

Céramique Camille Virot bis à la Galerie Atelier 28. Exposition Autour du Bol à thé

Céramique Camille Virot à la Galerie Atelier 28. Exposition Autour du Bol à Thé

 

Céramiques, exposition Autour du bol à thé à la Galerie Atelier 28

Céramiques, exposition Autour du Bol à Thé à la Galerie Atelier 28.

 

Bol à thé CHAWUAN, céramique de Tom Charbit

Bol à thé CHAWUAN, Blue Glacier. Céramique de Tom Charbit, porcelaine, 2012.

F.B. Mes plus vifs remerciements à Claire Arnaud et Martine Bonaventure. Photos courtoisie Tom Charbit et Galerie ATELIER 28.

Auteur: François BOUTARD

L'auteur de ce blog : déjà surnommé le "Jean-Pierre Coffe du rock" a décidé de vulgariser et faire connaître une autre de ses passions : l'art contemporain et le design. Community Manager et Rédacteur Web, il aime créer du contenu intelligible qui donne du sens à tous ceux qui veulent découvrir et se familiariser avec l'art contemporain et le design.

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