Peinture de Pierre Soulages.

Clara HanotÉcrit par

Pierre Soulages, au-delà du noir

Art contemporain, Blog| Vues: 2488

Pour les 100 ans de l’artiste, Le Louvre présente dans le salon carré une grande rétrospective-hommage à Pierre Soulages, le « peintre de l’outrenoir », reconnu comme le plus grand peintre français encore vivant. L’occasion de revenir sur la place de cette « non couleur » dans l’histoire de l’art.

De la couleur noire

Enfant déjà, Soulages est fasciné par la couleur noire. Il se mariera d’ailleurs en noir avec son épouse Colette. Un choix qui peut paraître choquant dans la société occidentale, où le noir est tour à tour associé au renoncement, au deuil, mais aussi à la révolte (pensez au drapeau noir des pirates…) mais également à une certaine forme de mélancolie, voire de tristesse et de tragique.

Ainsi, l’obscurité du noir s’opposerait à la lumière du blanc. En physique, le noir correspond effectivement à l’absorption des couleurs du spectre, et donc à l’absence de lumière. En peinture, le débat est vif, le noir est-il ou n’est-il pas une couleur ? Si certains artistes tels que Renoir l’ont carrément banni de leur palette, pour d’autres comme Matisse, c’est la « reine des couleurs ». ↓

Henri Matisse, Voile de calice noir, 1950-1952

Henri Matisse, Voile de calice noir, 1950-1952. Gouache sur papier marouflé sur toile.

L’Outrenoir ou l’art de capter la lumière

Mais revenons-en à Pierre Soulages et sa peinture indissociable du noir. Le peintre a choisi l’abstraction, car il ne voit pas l’intérêt de passer par le détour de la représentation. Il compose ses œuvres dans l’instant, sans y réfléchir préalablement. C’est après que le spectateur vient y trouver un sens. Ainsi, l’oeuvre n’existe pas sans celui qui la regarde. ↓

Peinture acrylique sur toile, triptyque de Pierre Soulages

Peinture acrylique sur toile, triptyque de Pierre Soulages. 3 éléments 181 x 81 cm, juxtaposés. Se trouve à Lyon, au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Photo depuis site de l’artiste : https://www.pierre-soulages.com/ 

En 1979, alors qu’il est déjà un peintre reconnu du mouvement de la « peinture informelle », Pierre Soulages expérimente « l’outrenoir ». Il peint un tableau sur lequel il ajoute et enlève du noir pendant des heures. Surpris par la lumière qui se dégage de son oeuvre, cette expérience marque un tournant dans son travail et crée ainsi pour l’artiste « un autre champ mental que le noir ».

On désigne alors la peinture de Pierre Soulages comme monopigmentaire, et non monochrome, comme celle d’Yves Klein par exemple – inventeur du bleu outremer -. Dans ses tableaux, Soulages joue les contrastes en mêlant des teintes de bleu ou de marron à son noir fétiche. Il peut aussi utiliser le blanc. Après cette découverte de l’outrenoir, Soulages expérimente la texture. Il utilise l’huile puis l’acrylique qu’il applique en plusieurs épaisseurs dévoilant alors plusieurs catégories de noir. Le brillant du noir reflète alors pleinement la lumière, des jeux lumineux qui invitent le spectateur à observer la toile au-delà du noir, le projetant de fait dans un nouveau tableau. Il souligne ce jeu avec la lumière en incorporant des entailles et des sillons dans ses toiles. ↓

Peinture de Pierre Soulages.

Peinture de Pierre Soulages. La lumière se réfléchit sur la surface de la peinture, inventant un nouveau paysage pictural.

L’oeuvre de Soulages peut être mise en perspective avec celle de Jackson Pollock, représentant américain de l’expressionnisme abstrait, qui lui aussi a connu sa période noire. À la différence que le trait de peinture de Pollock, une arabesque qui explose dans toutes les directions, obtenue en laissant goûter la peinture sur la toile (technique du “dripping”) laisse plus de place à l’inattendu, contrairement aux stries et lignes de Soulages, à l’allure plus « géométrique.» ↓

Dans son atelier du sud de la France, alors que Pierre Soulages peint dos à la mer pour ne pas se déconcentrer, la lumière vive fait vivre le tableau tout au long de la journée, donnant tour à tour au noir des teintes bleues ou marrons. Les toiles ainsi créées sont propices à la contemplation, la méditation. Un peu comme les nuages dans lesquels chacun voit les formes qu’il lui plaît. L’abstraction de l’artiste aura pourtant ses critiques, comme l’historien d’art Jean Clair pour qui Soulages ne peint pas, mais reproduit à l’infini une technique. En ce sens, la peinture de Soulages fait polémique, au même titre que de nombreux artistes de l’art contemporain.

Un noir controversé 

Entre fascination et répulsion, le noir n’en finit donc pas de créer la controverse. Ce fut notamment le cas du plasticien Anish Kapoor, qui acquit en 2016 les droits du Vantablack, « noir le plus noir jamais créé », qui absorberait 99,96% de la lumière visible. L’artiste a notamment utilisé ce noir pour son oeuvre Descent into limbo, un véritable trou noir dans lequel un visiteur se serait fait piéger… ↓

Anish Kapoor, Descent Into Limbo, Havana (2016). Photo by Paola Martinez Fiterre, courtesy of Galeria Continua.

Anish Kapoor, Descent Into Limbo, Havana (2016). Photo by Paola Martinez Fiterre, courtesy of Galeria Continua. Le pigment utilisé pour peindre le trou est si sombre qu’il capte toute la lumière disponible, empêchant le visiteur de percevoir sa profondeur. Kapoor a en effet creuser un véritable trou de 2,50 m de profondeur. En 2018, un spectateur s’est fait prendre au jeu, tombant dans le trou…

Cette appropriation du noir a ses détracteurs. L’artiste Stuart Semple a choisi de riposter, en créant un noir presque aussi noir accessible à tous… sauf à Anish Kapoor :-)) → http://bit.ly/2Z2oUTX 

Clara Hanot

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