Last Updated on 3 mai 2023 by Chloé RIBOT

Le dernier billet du blog exposait un vif débat entre l’art contemporain et la loi. Pour prolonger cette réflexion, je vous propose de découvrir aujourd’hui le cas particulier de l’artiste Richard Prince. Ses démarches artistiques – issues du courant de l’appropriation – alimentent le débat, dans le domaine de l’art, autour du droit d’auteur et des réseaux sociaux, entre protection de l’œuvre et liberté de création.

Appropriation et pop culture : Elaine Sturtevant et la Pictures Generation

Richard Prince est un artiste américain né en 1949 et qui appartient au courant de l’appropriation ou Appropriation art. Ce courant consiste en l’appropriation, c’est-à-dire la reproduction d’œuvres ou de contenus pré-existants dans un but artistique. La transformation de l’œuvre originale est alors une œuvre à part entière et ne peut donc pas être considérée comme du plagiat. Elaine Sturtevant, née en 1930, est considérée être à l’origine de ce courant. Toute sa vie, elle n’a fait que reproduire à l’identique les œuvres des autres. Son travail n’est pas de la copie, mais de la « répétition » selon elle. Elle révolutionne ainsi la notion d’originalité.

En effet, Sturtevant refait les œuvres en suivant le même processus de création que les artistes qu’elle copie. Elle reprend par exemple la technique de la sérigraphie utilisée par Andy Warhol pour reproduire la série originale des Flowers : Warhol flowers. Warhol a même, pour soutenir l’entreprise de Sturtevant de révolution du principe d’originalité, offert ses écrans originaux de sérigraphie à l’artiste. ↓

Andy Warhol, Flower 73, 1970

Andy Warhol, Flower 73, 1970. Credit Guy Hepner Contemporary Art Gallery

Elaine Sturtevant, Warhol Flowers, 1970

Elaine Sturtevant, Warhol Flowers, 1970

Elaine Sturtevant reproduit des œuvres de différentes natures. Elle s’intéresse également à la photographie. En 1924, Man Ray réalise Adam et Eve, photographie où posent Marcel Duchamp, artiste du ready-made, et Brogna Perlmutter, épouse du cinéaste René Clair et qui travaille régulièrement avec Man Ray. Sturtevant va alors réaliser la même photo, où elle pose avec Robert Rauschenberg en 1967, et qu’elle intitule Duchamp Relâche.

Man Ray, Adam et Eve, avec Marcel Duchamp et Brogna Perlmutter, 1924

Man Ray, Adam et Eve, avec Marcel Duchamp et Brogna Perlmutter, 1924

Sturtevant pose avec Robert Rauschenberg Duchamp Relâche, 1967.

Sturtevant pose avec Robert Rauschenberg, Duchamp Relâche, 1967. Photo : Charles Duprat (From an Earlier Version by David Hayes). © Estate Sturtevant, Paris

La démarche appropriationniste d’Elaine Sturtevant est récompensée, et donc acceptée par le monde de l’art, par la remise du Lion d’Or à la Biennale de Venise en 2011.

→ Interview d’Elaine Sturtevant 

Revenons-en à Richard Prince. Cet artiste appropriationniste est connu pour la reproduction d’œuvres. Il s’inspire de la Pictures Generation, un groupe d’artistes américains qui fait face, dans les années 70, à l’essor de la société de consommation. La quantité d’images publicitaires véhiculées par la télévision et les magasines explose. Ces artistes s’attachent à mettre en évidence la façon dont les images interviennent dans notre quotidien, voire déforment notre perception du monde.

Andy Warhol, en tant que représentant du Pop art, évolue dans cette sphère artistique. Ce publicitaire reconnu dénonce le pouvoir nocif de l’image sur la société par la technique de photographies sérigraphiées sur toile. Cette technique permet la répétition et la multiplication de figures, et donc révèle la vanité des images et leur épuisement, selon Warhol. Il expose la mécanique folle des images qui rendent l’individu incontrôlable, c’est-à-dire le consommateur. ↓

Andy Warhol, Campbell's Soup Cans, 1962

Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans, 1962

À l’image de ces artistes, Prince s’inspire de la culture de consommation et de masse pour créer : la publicité donc, mais aussi de nouvelles ressources comme les réseaux sociaux. Pour ne faire qu’un parallèle entre Prince et Warhol, le premier artiste mercantilise des images déjà associées au commerce de masse, de la même manière que le second fait du célèbre visage de Marilyn Monroe un objet de consommation.

Marlboro man

Dans les années 80, Richard Prince va reprendre des images publicitaires pour les cigarettes Malboro. Pour la petite histoire, dans les années 60 aux Etats-Unis, les femmes fumaient majoritairement des cigarettes à filtre, tandis que les hommes préféraient les cigarettes roulées. Malboro crée alors une campagne publicitaire, lancée en 1963, pour ses cigarettes à filtre dans le but de séduire les hommes. L’emblème choisi est celui d’un cowboy viril, libre, fort : le « Malboro man ». Prince construit alors une longue série de photographies à partir de cette icône devenue emblématique. ↓

Richard PRINCE, Untitled (Cowboy), 1989

Richard PRINCE, Untitled (Cowboy), 1989

Il opère quelques modifications : il coupe le texte et le logo de la marque. Il laisse également apparaître le grain de la photo pour dévoiler l’artificialité de la publicité, sans toutefois détruire le message de la marque : le cowboy, symbole de virilité dans la culture populaire nord-américaine, reste largement mis en évidence. Cette œuvre est la première photographie qui dépasse le million de dollars lors d’une enchère. ↓

Le premier scandale : Yes Rasta

Après ce grand succès, Prince connaît des scandales dûs à ses pratiques controversées d’artiste appropriationniste. Le premier concerne le photographe français Patrick Cariou. Ce portraitiste publie un livre en 2000, Yes Rasta, rassemblant des portraits de rastas jamaïquains. Il photographie essentiellement des populations ou individus marginaux. ↓

Patrick CARIOU, Yes Rasta, portrait 1. Crédit photo artphotoexpo.com/patrick-cariou.

Patrick CARIOU, Yes Rasta, portrait 1. Crédit photo artphotoexpo.com/patrick-cariou

Prince s’approprie 39 portraits parus dans Yes Rasta et pratique des collages sur les photos originales. Il les présente ensuite lors de l’exposition Canal Zone en 2008. ↓

A gauche, la photo de Patrick Cariou issue de Yes Rasta. A droite, la reprise de Richard Prince nommée Graduation, 2008, présentée lors de l’exposition Canal Zone. Image issue du site artinfo.com

A gauche, la photo de Patrick Cariou issue de Yes Rasta. A droite, la reprise de Richard Prince nommée Graduation, 2008, présentée lors de l’exposition Canal Zone. Crédit photo artinfo.com

Une question apparaît alors : l’appropriationnisme est-il une forme de plagiat ? Comment protéger les œuvres de l’auteur original ? La démarche artistique de Prince est-elle justifiable, authentique, défendable ?

Patrick Cariou porte plainte pour violation du droit d’auteur et accuse Prince de plagiat. Le photographe français gagne le premier procès, mais ce premier jugement est annulé par la cour d’appel américaine qui autorise alors Prince à vendre « ses » tableaux. La deuxième et dernière décision de justice s’appuie sur le « fair use » (« usage de bonne foi » ou « usage loyal »), notion de droit américain. Ce principe considère qu’il n’y a pas atteinte au droit d’auteur si la reproduction propose une finalité critique, de commentaire ou de reportage, c’est-à-dire si elle respecte ce que prône le courant appropriationniste. De plus, l’œuvre est empreinte de la personnalité de l’artiste et est originale car Prince y ajoute des collages. Il proposerait donc une réelle réflexion artistique. Les avocats de l’artiste font d’ailleurs appel à cet argument en mettant en avant le « caractère transformatif » des œuvres. Prince gagne finalement le procès et vend ses 39 photographies-collages à hauteur de 10 millions de dollars, sans reverser un seul centime à Patrick Cariou…  

La démarche de Richard Prince est donc controversée. Entre protection de l’œuvre originale et liberté de création, le débat est vif dans le domaine de l’art. La question de l’appropriationnisme comme pratique juste et honnête n’est pas encore acceptée par tous les artistes et amateurs d’art, même si la loi donne raison à ces pratiques. Ce premier scandale fait connaître Richard Prince mais s’il est le premier, il ne sera pas le seul … la suite au prochain épisode !

Marion Aigueparse