Les dessous d’une collection

Les dessous d’une collection

On l’oublie souvent, mais la première mission d’un musée d’art est d’acquérir des œuvres qu’il juge représentatives et de les exposer au grand public. Collectionner pour témoigner du génie artistique, de l’époque, de l’évolution sociétale et des pratiques artistiques. C’est cette mission qu’a rappelé avec à-propos Thierry Raspail, Directeur du Musée d’Art Contemporain de la ville de Lyon - dit MAC Lyon -, à un parterre de privilégiés dont votre serviteur faisait partie et qui eut la chance de « boire », pendant une heure, les propos passionnés et passionnants d’Hervé Percebois, conservateur de la collection du MAC Lyon depuis 1984. ↓

Olivier Mosset, A Step Backwards, 1986. oeuvre acquise en 1987 par le MAC Lyon, présentée en 1988 lors de l'exposition La couleur seule, l'expérience du monochrome

Olivier Mosset, A Step Backwards, 1986. oeuvre acquise en 1987 par le MAC Lyon, présentée en 1988 lors de l’exposition La couleur seule, l’expérience du monochrome

Là où le propos est le plus intéressant, c’est concernant la politique qui préside au choix d’acquisition des œuvres. Que décide t-on de mettre en valeur ? Un courant artistique, un artiste jugé représentatif de l’histoire de l’art contemporain ? Qui dit achat dit pari sur l’avenir : peut-on être sûr que l’oeuvre achetée sera encore jugée pertinente par ses contemporains dans une vingtaine d’années ?  Quelle valeur aura t-elle encore ? Si l’on pousse le « bouchon » plus loin, on est en droit de se demander ce qu’est une oeuvre pertinente, jugement bien subjectif vous en conviendrez…

Quelque éclairage s’impose : le Musée d’Art Contemporain de Lyon est un musée public qui, lorsqu’il décide d’acheter une oeuvre, doit justifier son choix devant la commission des musées publics. Dès lors, on comprend que la collection d’un musée s’appuie sur une véritable politique d’acquisition. Dans le cas du MAC Lyon, la réponse est venue des artistes eux-mêmes avec qui le Musée a collaboré… Face aux « grosses » institutions culturelles que sont par exemple le Centre Pompidou, le Moma ou la Tate Gallery , qui ont les moyens financiers d’acquérir des œuvres emblématiques car constitutives de l’histoire de l’art – histoire de l’art au sens universelle -, le MAC Lyon a choisi d’acquérir des expositions complètes présentées par le musée. Le MAC Lyon explique sur son site que : « [...] Face aux collections génériques incarnées par le MoMA, Beaubourg, plus tard la Tate, qui pensent en termes d’histoire de l’art « universelle », avec périodisation, géographie et histoire, nous pensons, nous, en termes d’œuvres individuelles, c’est-à-dire en termes d’artistes et de fragments [...] Nous invitons l’artiste à présenter une « problématique » spécifique (généralement récente et puisée à l’intérieur de son œuvre) sous la forme d’une exposition personnelle dont nous conserverons l’intégralité en l’achetant. » ↓

Cai Guo-Qiang, Roller Coaster, 2001. Oeuvre créée in-situ dans le cadre de l'exposition " An Arbitrary History " au MAC Lyon (31/10/2001 - 06/01/2002) et acquise par le Musée

Cai Guo-Qiang, Roller Coaster, 2001. Oeuvre créée in-situ dans le cadre de l’exposition «  An Arbitrary History  » au MAC Lyon (31/10/2001 – 06/01/2002) et acquise par le Musée

Le MAC Lyon a donc fait le choix de collectionner plusieurs œuvres d’un même artiste, souvent dans le cadre d’une exposition – ou de la Biennale d’art contemporain qu’il organise – plutôt que d’acquérir une ou deux œuvres d’artistes contemporains au risque de se disperser. Thierry Raspail a également rappelé qu’il devient très difficile de réunir aujourd’hui une collection contemporaine qui se voudrait exhaustive tant le marché de l’art s’est déplacé, ces dernières années, en Inde ou en Chine par exemple.
En revanche, s’il peut paraître pertinent de concentrer des choix de collection sur certains artistes, encore faut-il qu’il y est un fil conducteur dans la construction d’une collection. C’est ce qu’a rappelé Hervé Percebois, de la nécessité « d’avoir des œuvres qui se répondent ». Un très bon exemple en est actuellement donné avec l’exposition Pour Memoire : La Collection. Ainsi, le MAC Lyon collectionne des œuvres qui interrogent la notion de temporalité. Les artistes Jean-Luc Mylayne, Hiroshi Sugimoto, et Douglas Huebler ont interrogé chacun dans leurs travaux la notion de durée. L’engagement artistique de Mylayne force l’admiration : depuis 30 ans ce photographe voyage aux quatre coins du monde pour révéler des clichés d’oiseaux en plan rapproché, le volatil apparaissant à l’échelle un. Comme un peintre, Mylayne travaille à l’avance sa composition. Il imagine exactement  la scène qu’il souhaite photographier avec pour protagoniste l’oiseau, jusqu’à ce que le cliché parfait se présente, ce qui peut prendre des mois : du repérage de l’oiseau à la réalisation du cliché parfait ! Patrice Leray, professeur correspondant culturel auprès du FRAC Auvergne explique très bien que : « Cette question – la durée –  est à l’œuvre ici de façon tout à fait perceptible et dans l’image et dans le titre. « L’instant volatil » (livret d’exposition Tête d’or MAC Lyon) peut être rapproché de ce que Henri Cartier-Bresson appelait l’instant décisif, être à l’affût du monde pour en saisir les instantanés qui vont le révéler. Cependant ici cet instantané est le résultat d’une construction dans la durée comme l’indique le titre. Il faut donc à Jean-Luc Mylayne des semaines, des mois avant d’obtenir ce qu’il recherche. L’image n’est donc pas le fruit d’un hasard heureux ou d’un choix dans une multitude d’images comme le permet aujourd’hui le numérique ». 

Jean-Luc Mylayne, n° 433, Novembre, décembre, 2007. Oeuvre exposée durant l'exposition Jean-Luc Mylayne, Tête d'Or, 2009  et acheté à l'artiste en 2010

Jean-Luc Mylayne, n° 433, Novembre, décembre, 2007. Oeuvre exposée durant l’exposition Jean-Luc Mylayne, Tête d’Or, 2009 et acheté à l’artiste en 2010

 

Jean-Luc Mylayne, n°89, Février 1987 - Février 2008 - tryptique. L'artiste donne l'oeuvre     au musée en 2001, après l'exposition Jean-Luc Mylayne, Tête d'Or, 2009.

Jean-Luc Mylayne, n°89, Février 1987 – Février 2008 – tryptique. L’artiste donne l’oeuvre au musée en 2001, après l’exposition Jean-Luc Mylayne, Tête d’Or, 2009.


Hiroshi Sugimoto, Ten Seascapes, 1980.  Serie Theatres 1978 – 1980, oeuvre exposée à la 3ème Biennale d’Art Contemporain de Lyon  » Interactivité, image mobile, video  » – 1995 – et acquise en 1997.

Je collectionne, tu collectionnes, il collectionne, c’est une chose, mais…où donc entreposer ces trésors ?

La collection du MAC Lyon, démarrée en 1984 c’est aujourd’hui : 

→ 1079 œuvres inscrites à l’inventaire

→ 31 059 objets référencés

→ Un potentiel d’exposition évalué à 25 000 m2, de quoi remplir deux fois la halle Tony Garnier !

Hervé Percebois nous a ainsi fait l’honneur de pénétrer dans la réserve du Musée. Au final rien d’extraordinaire : imaginez un entrepôt d’usine avec des milliers de référence. En revanche, la gestion des pièces elle, donne le vertige ! Sachez par exemple que le musée prête une oeuvre de sa collection tous les deux jours ! ↓

Dans le saint des saints : la réserve du MAC Lyon

Dans le saint des saints : la réserve du MAC Lyon

S’il s’agit de prêter l’objet le plus petit de la collection, à savoir : New Flux Year (Paper version), 1966, un confetti d’un centimètre carré de Georges Maciunas, c’est gérable me direz-vous, mais pour : Lyon Labyrinth, 1999, de Robert Morris, une installation de 1200 m2, c’est une autre paire de manche ! Et Hervé Percebois de rappeler que les œuvres prêtées doivent respecter la scénographie souhaitée par l’artiste : emplacement, dimensions, luminosité, réglage du son, etc. Et que c’est ainsi le professionnalisme du musée prêteur qui est testé, point essentiel pour instaurer la confiance entre l’artiste et l’institution, ce qui peut déboucher plus tard sur la matérialisation d’une exposition et le début d’une collection…

F.B.

Photo de la réserve du MAC Lyon avec l’aimable autorisation du musée

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