Adel Abdessemed, vue de l'installation Shams au Mac Lyon (2018)

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L’utilisation de l’argile dans l’art contemporain

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L’armée de terre cuite (ou armée d’argile) découverte dans le mausolée de l’empereur chinois Qin est une œuvre monumentale constituée de huit mille statues datant du IIIe siècle avant J.-C. Si cette armée était originellement destinée à protéger l’empereur, elle est maintenant considérée comme une œuvre d’art d’exception, inscrite au patrimoine mondiale de l’UNESCO. 

L'armée de terre cuite, dans le mausolée de l'empereur Qin

L’armée de terre cuite, dans le mausolée de l’empereur Qin

Dans l’art, l’argile est une matière privilégiée car cette matière organique première permet de créer une œuvre qui parle du monde et qui parle au monde. À la manière de l’armée de terre cuite, les artistes choisis ici modèlent des corps, corps à la fois uniques et identiques, qui retourneront indubitablement à la terre.

L’artiste Adel Abdessemed, dans l’exposition Antidote, à voir jusqu’au 8 juillet au MAC Lyon, présente une œuvre entièrement réalisée à partir d’argile rouge crue. Il a créé un univers, à partir de la terre, au troisième et dernier étage du musée, dans son œuvre Shams, « soleil » en arabe. Cette œuvre occupe l’entièreté de la salle d’exposition, soit 500 m2. L’installation est MONUMENTALE : 40 tonnes d’argile et un mois de travail avec une équipe d’une vingtaine de techniciens ont été nécessaires à sa réalisation. ↓

Vue de l'exposition L'Antidote au MAC Lyon. Oeuvre Shams, 2013, Abdel Abdessemed

Vue de l’exposition L’Antidote au MAC Lyon (9 mars au 8 juillet 2018). Oeuvre Shams, 2013, Abdel Abdessemed. Credit photo www.inferno-magazine.com

Les sens du visiteur sont mis à l’épreuve. L’argile et la moisissure, qui commencent à apparaître, dégagent une odeur très particulière. Le toucher ensuite : le visiteur marche au milieu des décombres, les pieds dans l’argile. Puis la vue : comme l’œuvre prend possession de l’entièreté de la salle, il y a à voir, partout. L’ouïe enfin, parce que la scène impose le silence : les visiteurs se taisent et n’osent parler, devant cette œuvre au lourd message. ↓

Vue de l'installation Shams au MAC Lyon. Abel Abdessemed.

Vue de l’installation Shams au MAC Lyon. Abel Abdessemed. Photographie © François Boutard.

 

Adel Abdessemed, vue de l'installation Shams au Mac Lyon (2018)

Adel Abdessemed, vue de l’installation Shams au Mac Lyon (2018). Photographie © François Boutard.

Des personnages sont modelés dans le matériau brut : travailleurs portant de lourds sacs sur leur dos et soldats, casques et fusils bien en place. Le visiteur déambule dans ce désordre, assistant, impuissant, à l’oppression, à la servitude et à la misère humaine. L’argile rouge, pour sa symbolique et sa couleur notamment, est le matériau privilégié par l’artiste pour faire vivre au visiteur la fatigue de ces forçats et l’écrasante chaleur, comme diffusée par un soleil (shams) brûlant.

Si la scène présente une allégorie de la misère humaine, le matériau utilisé, l’argile rouge, porte une grande part du message de l’œuvre. Cette matière organique et brute change d’aspect avec le temps. Elle se fissure, se craquelle, se fend. De la moisissure apparaît car l’argile est crue. L’œuvre évolue donc, et la violence représentée pourrait en être accentuée : des têtes, des morceaux de corps, voire des corps entiers, tomberont. Shams rappelle donc au visiteur la fragilité de la condition humaine.

L’œuvre d’Adel Abdessemed n’est pas sans rappeler l’engagement de l’artiste Rithy Panh qui utilise, comme l’artiste français, des figures à une plus petite échelle (figurines). Ce cinéaste franco-cambodgien est un rescapé des camps des khmers rouges dans lesquels ses parents sont morts. Dans ses films et documentaires, il se donne pour mission un travail de mémoire des victimes du régime de Pol Pot et cherche à ce que les cambodgiens se « réapproprient leur identité et leurs racines ». L’Image manquante, documentaire réalisé en 2013 raconte son enfance sous le joug des khmers : massacres, captivité, propagande, famine … Rithy Panh cherche à se souvenir à l’aide de figurines non pas d’argile, mais en bois et d’images d’archive : images de propagande mais aussi images d’avant la guerre, joyeuses et parfois accompagnées de musique. ↓

En effet, si Rithy Panh tient tant à rendre aux Cambodgiens les images de leur histoire, c’est à cause de la destruction massive d’archives cinématographiques du Cambodge opérée par les Khmers rouges. Les seules images restantes sont celles de la propagande du régime. Rithy Panh propose alors de partir à la recherche des images perdues d’un peuple orphelin, sans patrimoine.

Extrait du début du documentaire L’Image manquante :

« Depuis des années, je cherche une image qui manque. Une photographie prise entre 1975 et 1979 par les Khmers rouges, quand ils dirigeaient le Cambodge. A elle seule, bien sûr, une image ne prouve pas le crime de masse ; mais elle donne à penser ; à méditer. A bâtir l’histoire. Je l’ai cherchée en vain dans les archives, dans les papiers, dans les campagnes de mon pays. Maintenant je sais : cette image doit manquer ; et je ne la cherchais pas – ne serait-elle pas obscène et sans signification ? Alors je la fabrique ». 

Rithy Panh redonne vie à sa famille, à son peuple, aux victimes à travers ses figurines et des scénettes qui ont marquées sa vie d’enfant. Les statuettes à l’allure enfantine et naïve reflètent la douceur du film et le dénuement de pathos, face à des événements pourtant violents. Elles participent à la poésie du documentaire et en atténuent l’horreur. ↓

Rithy Panh, l'épreuve par l'Image Manquante.

Rithy Panh, l’épreuve par l’Image Manquante. Credit photo Films Distribution.

Leur peu d’expression, leur immobilité et leur universalité dévoilent que leur identité (propre, individuelle) leur échappe. Elles peuvent donc être vues comme une image de la déshumanisation de l’homme opérée par les Khmers rouges.

Antony Gormley, sculpteur contemporain anglais, construit lui aussi son « armée » de statuettes en argile. Il propose, comme Adel Abdessemed, d’explorer la relation de l’homme au monde par la terre. En 1991, il crée Field, une série d’œuvres en terre cuite. 35.000 figurines, mesurant entre 8 et 26 centimètres de haut, sont exposées à même le sol dans des salles de musée. Les statuettes aux yeux vides sont placées dès l’entrée de l’espace, les unes à côté des autres, en rang serré. Le visiteur se retrouve alors nez à nez avec cette œuvre sans commune mesure et dont on peut souligner l’apparente parenté avec l’armée de terre cuite de l’empereur Qin. ↓

Installation Field, 1989-2003. Réalisation Antony Gormley

Installation Field, 1989-2003. Réalisation Antony Gormley. Photo provenant du site de l’artiste : http://www.antonygormley.com/

Les figurines ont nécessité l’utilisation de 25 tonnes d’argile et ont été façonnées dans quatre pays différents (Brésil, Angleterre, Suède et Chine), par les locaux et avec de l’argile de la région. Les statuettes ont une forme floue : elles sont enfantines et simplifiées à l’extrême. Pour que les habitants des pays traversés, non spécialistes de la sculpture, puissent participer à cette œuvre immense et collective, les consignes concernant le modelage sont élémentaires : une tête proportionnelle à la taille du corps et deux trous pour les yeux. ↓

Antony Gormley, Field.

Antony Gormley, Field. Détail des figurines.

Le titre de l’œuvre, Field, suppose une idée de liberté et d’un espace ouvert. Or l’espace d’exposition de l’œuvre est clos, envahi par des milliers de statuettes qui ne laissent pas un seul interstice libre. Cette œuvre présente des hommes tous semblables car ils répondent à des consignes identiques et sont façonnés dans un même matériau : la terre. Mais si cette masse normée représente une communauté forte et soudée, elle peut aussi donner l’impression d’une armée, peu rassurante avec ses soldats aux yeux vides et ce bloc compact qui ne laisse pas de place à la liberté … Cependant, avec l’argile, on peut réaliser des milliers de statuettes et aucune ne sera la réplique d’une autre. L’unité n’exclut pas la différence et donc la liberté.

Le message est fort : aux quatre coins du globe, l’homme est le même, fait de la même façon (comme les sculptures à partir de la terre), mais il peut pour autant exprimer ses différences avec les autres. Cette œuvre appelle à l’unité face aux différences, tout en mettant en avant le danger de l’uniformité et de la conformité.

À travers leurs œuvres, les artistes font parler la terre, matière organique première. En modelant l’argile ou le bois, ils créent un univers qui traduit leurs angoisses et leurs traumatismes. Adel Abdessemed et Rithy Panh apprivoisent ainsi l’horreur du monde et tentent de se réconcilier avec leur histoire et avec l’Histoire. Comme en témoigne aussi Antony Gormley, l’Humanité, force collective pouvant s’avérer destructrice, est au centre de ces œuvres sorties de terre.

Marion Aigueparse

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