Vases Schneider « Godrons » édités après les années 1920.

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La Lorraine : terre historique de l’art verrier

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Il y a peu je rédigeais pour un client un article sur les grandes maisons verrières de l’île de Murano. Si le verre vénitien est réputé dans le monde entier, la France possède aussi une longue tradition verrière démarrée en 1586 avec la création de la 1ère Manufacture française de cristal : La Compagnie des Cristalleries de Saint-Louis. Installée dès l’origine au lieu-dit Müntzthal, dans le pays de Bitche, la verrerie va donner naissance au village de Saint-Louis-lès-Bitche. Dépendante du comté de Bitche, la localité de Saint-Louis est à l’époque la propriété des ducs de Lorraine… Tout sauf un hasard !  Aujourd’hui, les grands noms du cristal et du verre en France sont Baccarat, Lalique, Daum et précisément Saint-Louis. Ils ont en commun de perpétrer une tradition verrière installée, depuis toujours, dans le Grand-Est, et particulièrement en Lorraine. J’ai donc décidé de comprendre pourquoi ce territoire concentre ce savoir-faire et de vous faire partager un peu de l’histoire des grandes verreries lorraines…

Cristalleries de Saint-Louis, modèle Thistle

Cristalleries de Saint-Louis, modèle Thistle, partie de service de verres de forme évasée sur piédouche en cristal taillé à décor sur les bords, et piédouche d’entrelacs à fond or et or amati. Emblème de la ville de Nancy, le chardon a inspiré en 1908 la création d’un 1er service chez Saint-Louis, le nom s’anglicise en 1913 pour devenir Thistle, une des icônes intemporelles de la cristallerie mosellane.

La Lorraine, patrie de la tradition verrière 

J’ai compris ce qui faisait du territoire lorrain un terreau fertile au développement de l’industrie verrière. Des raisons historiques tout d’abord, puisque c’est Jean de Calabre, duc de Lorraine qui signe en 1428 la Charte des Verriers, document qui encadre la profession de maître-verrier. La charte prévoit notamment que ces derniers sont exemptés d’impôts. Disposant d’un statut fort accommodant, les meilleurs d’entre eux vont donc s’installer en terres lorraines.

Fondée en 1586, la plus ancienne cristallerie de France, la Cristallerie de Saint-Louis, au départ une petite manufacture nichée au 1586 au cœur d’une petite vallée encaissée de la forêt des Vosges, devient en 1767, par volonté de Louis XV, Verrerie Royale de Saint-Louis. Autre fait que j’ai découvert, les métiers du verre se sont développés dans la région du fait de la diffusion du savoir-faire de nomades verriers pérégrinant depuis la région de Bohême (partie de la Tchéquie et de la Moravie aujourd’hui). Ainsi parle-t-on de la renommée du cristal de Bohême !

En 1781, M. De Beaufort, ancien directeur de la Verrerie Royale de Saint-Louis, fait la découverte de la composition du cristal. La Verrie Royale de Saint-Louis devient ainsi la 1ère cristallerie de France. Mais la Lorraine est aussi le berceau historique du groupe mondial de transformation et distribution de matériaux que vous connaissez sous le nom de Saint-Gobain. L’aventure de cette entreprise a démarré… en Lorraine forcément ! Créée en 1665 par Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) sous le nom de Manufacture royale des glaces, la compagnie participe à la construction de la galerie des Glaces du château de Versailles, et trouve dans la proximité du massif vosgien le bois nécessaire à sa production, sans oublier le charbon des mines lorraines !

Un contexte artistique favorable au développement de la verrerie

Tradition historique, volonté royale, savoir-faire, massif vosgien : le décor de la tradition verrière en Lorraine est plantée. Si la tradition du travail du verre en Lorraine remonte à quelques siècles – après la Cristallerie de Saint-Louis, une autre manufacture historique, Baccarat, voit le jour en 1764 dans le village éponyme (Meurthe-et-Moselle) – l’âge d’or des manufactures verrières commence à la fin du XIXe siècle pour culminer dans les années 1920 et disparaître progressivement, avant que les français ne redécouvrent vers 1970 les styles Art nouveau, puis Art déco, qui ont influencé la production verrière. Ah… Art nouveau, Art déco, vous me voyez arriver… Ces 2 courants artistiques de la fin du XIXe siècle et du 1er tiers du XXe siècle, ont en effet accéléré le prestige des manufactures lorraines et du Grand Est. Les verriers s’érigent alors en créateurs, inspirés par le style artistique de leur époque, et réalisent de véritables objets d’art aujourd’hui très recherchés…

Flacons en cristal de Baccarat, modèle Eglantier de couleur rose.

Flacons en cristal de Baccarat, modèle Eglantier de couleur rose. Le modèle Eglantier a fait son apparition dans les catalogues d’articles de toilette pendant la période Art Nouveau. Il en possède tous les codes avec ses motifs floraux. Feuilles et fruits d’églantier parcourt la pièce en overlay sur un fond de feuillages légers dégagés à l’acide.

Alors, quelles sont les grandes maisons verrières de l’époque et qui sont les artisans d’art qui vont donner leur lettre de noblesse à la cristallerie française ? Pour commencer, signalons que le succès de l’art verrier en France est dû à une conjonction heureuse de talents : ceux d’artistes-éditeurs comme Emile Gallé (1846-1904), d’artisans exceptionnels et d’industriels.

Emile Gallé justement… est considéré comme la figure du renouveau verrier en France. Naturaliste, maitre-verrier, céramiste, et ébéniste, il rejoint en 1867 la direction de la verrerie familiale montée par son père (Etablissements Gallé). Les pièces qu’ils créent rencontrent rapidement le succès. Il explore la technique du verre et s’emploie à imiter la nature avec des stries, des nœuds, des éclats, des reflets, des ombres, ou encore des marbrures. En ce sens, il personnalise les prémices du développement de l’Art nouveau qui « décolle » à partir de 1890. En 1889, sa carrière culmine, il reçoit le grand prix de l’Exposition Universelle. Vers cette époque, 300 artistes et artisans travaillent pour lui ! Souhaitant que son travail lui survive, et surtout avec l’objectif de développer l’enseignement artistique, en lien avec les activités industrielles locales (verre, faïence, textile, cuir, bois, métal), il fonde avec Victor Prouvé, Louis Majorelle, Antonin Daum et Eugène Vallin en 1901 l’Ecole de Nancy. La ville devient la capitale de l’Art nouveau.

Emile Gallé créent des vases avec diverses formes

Emile Gallé créent des vases avec diverses formes. Dans toutes ses œuvres, la nature joue un très grand rôle.

Spectaculaire vase-gourde aux lions héraldiques et fleur de lys, vue devant et derrière, 1871-1878, Emile Gallé. Pièce en cristal à décor émaillé de trois lions passants sur une face, et d’une fleur de lys stylisée sur l’autre. Signé en creux « Émile Gallé Nancy ». Crédit image : https://leverreetlecristal.wordpress.com/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emile Gallé, vase en verre double de forme gourde méplate à 2 anses appliquées à chaud

Emile Gallé, vase en verre double de forme gourde méplate à 2 anses appliquées à chaud. Décor libellules et crevette aquatiques.

 

Même pièce, signature de l’artiste Emile Gallé.

Même pièce, signature de l’artiste. Le créateur ne signait jamais personnellement ses créations, cette tâche revenait aux décorateurs et aux graveurs.

 

 

Emile Gallé, vase de forme ovoïde et col droit légèrement évasé en verre multicouches, décor dégagé à l'acide et repris à la roue de papillons sur fond martelé vert nuancé jaune

Emile Gallé, vase de forme ovoïde et col droit légèrement évasé en verre multicouches, décor dégagé à l’acide et repris à la roue de papillons sur fond martelé vert nuancé jaune. Signature incisée « Gallé ». Vers 1900.

Antonin Daum (1864-1930) justement… est le fils de Jean Daum, fondateur de la Compagnie française du cristal Daum créée en 1878 à Nancy. Les ateliers Daum ont formé quelques-uns des plus grands noms de l’Art nouveau : les maîtres verriers Jacques Grüber (1870-1936), Henri Berger (1870-1937), Almaric Walter (1870-1959), ou encore les frères Schneider (Charles : 1881-1953, Ernest : 1877-1937). Ces derniers fondent les verreries Schneider à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). En 1925, alors que l’art déco a supplanté depuis quelques années l’Art nouveau et qu’il triomphe lors de l’exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes qui se tient à Paris d’avril à octobre 1925, ils emploient jusqu’à 500 employés et vendent leurs créations dans le monde entier !

 

 

Charles Schneider, vase Cosmos en verre poudré vert et jaune doublé produite entre 1928 et 1930.

Charles Schneider, vase Cosmos en verre poudré vert et jaune doublé produite entre 1928 et 1930. Le style de Charles Schneider se distingue par l’emploi de couleurs vives et puissantes, un jeu de contraste (comme ici) et des motifs naturalistes et stylisés. Crédit photo : https://leverreetlecristal.wordpress.com/ 

Charles Schneider pour Le Verre Français, vase boule en verre bleu à décor de palmier stylisé dégagé à l’acide

Charles Schneider pour Le Verre Français, vase boule en verre bleu à décor de palmier stylisé dégagé à l’acide. Les créations des frères Schneider sont commercialisées sous les marques « Le Verre Français » et « La Ligne Schneider ». Crédit photo : https://leverreetlecristal.wordpress.com/

 

Vases Schneider « Godrons » édités après les années 1920.

Vases Schneider « Godrons » édités après les années 1920. Le style de la verrerie évolue en même temps que l’époque qui voit l’Art déco péricliter au profit d’une architecture rationaliste : la forme est plus architecturale, les couleurs moins contrastées et le verre devient translucide. Crédit photo : www.masto.fr sur le site : https://www.mv-bracelet.com/

 

Antonin Daum & Jacques Grüber, Vase Fructidor, 1896

Antonin Daum & Jacques Grüber, Vase Fructidor, 1896.

Contemporain d’Emile Gallé, un jeune créateur du nom de René Lalique (1860-1945) se fait remarquer quand il expose à la Galerie « l’Art Nouveau » de Siegfried Bing, d’étranges bijoux qui incluent du cristal taillé et des émaux translucides. Fondateur de la Maison Lalique qui existe aujourd’hui encore, René Lalique est reconnu comme un des concepteurs de bijoux les plus importants de l’Art nouveau français.

René Lalique, Ornement de corsage Jasmin, vers 1899-1901

René Lalique, Ornement de corsage Jasmin, vers 1899-1901, © Shuxiu Lin – Collection privée Shai and Shuxiu Lin Bandmann. Photo depuis site : https://labalancoiredefragonard.wordpress.com/

Pour être exhaustif, dans ce panorama de l’art verrier en France en pleine ébullition à la fin du XIXe siècle et jusqu’au début des années 1930, il convient de mentionner d’autres artisans créateurs majeurs de l’époque comme Henri Cros (1840-1907), Albert Dammouse (1848-1926), François Décorchemont (1880-1971), Maurice Marinot (1882-1960), Gabriel Argy-Rousseau (1885-1953) ou encore Marcel Goupy (1886-1954). De même, concernant les grandes maisons verrières, aux Saint-Louis, Baccarat, Daum, Lalique, Schneider, il convient de rajouter la verrerie Muller Frères implantée à Lunéville, en Meurthe-et-Moselle…. Une histoire bien lorraine !

F.B.

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